Souvenirs lointains Plaisirs d’enfance  - PETRUS SAMBARDIER

Plaisirs d enfance

Si quelqu’un était à l’école des frères de la place Saint-Pothin, du temps du curé Belmont, celui qui avait été bistaud (jeune apprenti de commerce) de fabrique et qui est mort évêque à Clermont, en Auvergne, qu’il dise, ce gone, si ce que je vais raconter est une craque.

 Vous savez bien, l’école des frères de l’école Saint-Pothin, mais pas celle du clocher, où un vieux frère bien savant apprenait le latin à des gones qui sont devenus quelque chose, comme de juste.

 Non, l’école des frères de la place Saint-Pothin, la vraie, c’est celle qu’était au dix, entre la rue de Créqui et la rue Vendôme, avec une petite porte basse. Je vois encore la sonnette qui n’avait gin de poignée, et dont le tirant en fil de fer était retourné et pointu comme un gros hameçon. Par ainsi, elle graffignait manquablement ceux qui la tiraient de secousse.

Les classes étaient au premier. En bas, c’était la carrosserie Roberjot, dont la grande cour était sur le darnier. Quand les charrons mettaient le cercle de fer rouge sur la route, sur la jante, vous savez bien, le bois brûlé sentait bon. Ça embaumait toute l’école. On était content.

 Les jours de grande pluie, nous prenions la récréation sur une galerie de bois qui donnait sur la cour du carrossier. On n’était pas à l’aise là-dessus. La galerie n’était pas plus large qu’une passerelle de platte. Aussi, quand ça ne tombait pas comme qui la jette, on allait s’amuser sur la place, au carré d’acacias, contre l’église, du côté de l’Épitre. Vous connaissez l’endroit, c’est vers la petite porte de l’escalier du clocher.

 Il nous était défendu de dépasser la rue Vendôme, parce que, au cent de l’avenue de Saxe, était l’école des mecieurs, et qu’on aurait eu des fois des arias avec leurs gones. Ah ! pas de battures, bien sûr. Des raisons seulement. Ils nous auraient appelé : « Les coins-coins » ; nous, on leur aurait dit : « Tas de pillandres ».

 Alors ça valait mieux comme ainsi. Nous on s’amusait du côté de la rue Bugeaud. A quoi qu’on s’amusait ? A tout, vous pensez bien, selon la saison. Le jeu le plus conséquent, je me dis que ça devait être le quinet. « je me dis », parce que c’est tant ancien que, depuis, je ne peux pas tout me rappeler. Mais manquablement, cette place Saint-Pothin, ça devait être comme le stade du quinet à Lyon, puisque, quand on l’a débaptisée, on l’a nommée place Gare-au-Quinet. De vrai, fallait se garer. Le quinet, bien tapé sur le bec par le manche, vous allait souvent atouser comme une éclape la photographie d’un passant. On y a mis ordre. La police a interdit ce jeu. Ce ne sont plus les petits gones qui peuvent bousiller les passants. A présent, pour ça, il faut avoir un permis de conduire.

Souvent, le frère allait à la sacristie faire causette avec le Suisse (un homme de belle corporance, qui avait fait la guerre de Crimée, avait une loupe sur le cotivet et ne craignait pas le vin blanc). Alors, venaient se mêler à nous des patteux. On les nommait ainsi à cause de leurs pantalons à pattes. Nous les respections. Ils étaient forts et plus grands que nous. Ils nous faisaient engager des parties de sous à pile ou face. C’était défendu. Hardi ! Denis : les sous volaient en l’air comme des parpillons.

- « Pile ! » - « Face ! » - « Je râcle ». – « Aboule ! » - « Je ramasse ! »

 Un patteux de la rue Duguesclin, le Thomas Noë qui a fait plusieurs sauvetages dans la Rize, disait qu’il gagnait autant à jouer un quart d’heure avec nous qu’à pêcher à la tirette aux graviers de Saint-Clair pendant une heure. Et encore, nous on n’avait que peu de sous. Si, des fois, les petits clergeons du clocher descendaient, qu’est-ce qu’ils gagnaient, les patteux ! C’est que ceux du clocher étaient, en partie, des gones moyennés. On a vu l’un d’eux, le Gustin, acheter d’un coup pour six sous de castonade à l’épicerie italienne de la rue Vauban (celle qui a flambé en nonante quatre, pour Carnot) ; deux feuilles de soldats dorés ; douze grosses glombes, dont trois agates, et pour six sous de papier torche et de cassé chez le pâtissier, rue Pierre-Corneille, au coin de la rue Bugeaud.  

Il faut vous dire qu’au mois d’août et de septembre, bien qu’on fût en vacances, on se réunissait quand même place Saint-Pothin. Dans les temps, quand le père Vial de Vaise ne s’occupait que de faire le sirop qu’empêche de carcasser et que l’abbé Lavarenne était encore en nourrice en Beaujolais, les petits des écoles n’allaient que des fois à la montagne, pour quelques jours seulement, et jamais plus loin que Brindas ou Pusignan.  

Alors nous partions nous baigner aux bains publics d’en bas du pont du chemin de fer, vers la traille, où l’eau était bien sale. Vous comprenez bien que ce n’était pas dans le grand Rhône qu’on avait mis ces bains. C’était dans les lônes, là où est à présent le Palais de la Foire. L’eau avait souvent si peu de fond qu’il fallait se mettre à cacaboson pour mouiller son caneçon. Un nimbot n’aurait pas pu y goûter.  

On allait aussi au Parc, puis à la pêche, et puis encore à la vogue. Vogue 3

Au temps des vogues - Dessin de Girrane

Avec des sous, on pouvait aller aux grandes bêches au lieu de barfouiller aux bains publics comme dans une soupe de gaude. Avec des sous, on pouvait pêcher au lac, à la payante, ou faire un tour en barcot, ou aller un quart d’heure sur le grand vélocipède à une roue du grélé qui était loueur rue Montgolfier. Avec des sous, on avait, comme les clergeons de l’école du clocher, de la castonade chez l’épicier ; chez le papetier, des soldats peinturés et dorés qu’on jouait à la raie et qu’on collait sur les volants, et aussi des glombes, et tout ce que ce raboin de grappin de diable a mis chez les marchands pour tenter les petits gones.  

Et surtout, avec des sous, mais beaucoup de sous, on pouvait courir la vogue sans avoir l’air de mange-rien qui ne consomment qu’avec leurs yeux. Avec des sous, on suçait des glaces, on achetait du nougat, on tirait au tir électrique, on montait en balançoire, on entrait aux « Mystères de l’Inquisition » et à la plus grosse géante du monde, qui empruntait le ceinturon d’un cuirassier ou le licol d’un baudet pour guise de jarretière.  

Avec des sous, on pouvait entrer à la lutte en payant sa place, sans être obligé de dire comme un pauvre : « Dites, M’sieu Catin, laissez m’y entrer. Je retiendrai le coin du tapis, je vous ramasserai les sous, et je guignerai les caneçons des amateurs, qu’ils ne les emportent pas ».