Henry Bordier médecin-marionnettiste ou la petite histoire du PIGEONNIER DE GUIGNOL À PARIS
Par Jean-François Bordier
Né à Cannes le 29 mai 1899, d’un père rentier se déclarant artiste peintre et d’une mère, fille de l’imprimeur graphiste Eudes, Henry Bordier s’est retrouvé ballotté entre Nice et Paris dès l’âge de 2 ans, suite au divorce de ses parents. C’est ainsi qu’à peine âgé de cinq ans, il assiste à Paris aux représentations du Guignol Anatole sur les Champs-Élysées et à Nice aux séances de Guignol du Casino municipal.
A Nice, où son beau-père Prat est chirurgien de réputation internationale et médecin d’Auguste Renoir, il se lie d’amitié avec Pierre et Jean Renoir. La rencontre de Charles Le Bargy, sociétaire de la Comédie Française, aura une telle influence sur lui, qu’il envisagera d’embrasser la carrière d’acteur. Projet contrarié, tant par son beau-père Prat qui le destine à la médecine, que par son père René Bordier qui, bien que le délaissant pour prospecter des mines d'or aux Etats Unis ou ailleurs, l’incite à devenir ingénieur-chimiste.
En fin de compte, il décidera de mettre tout le monde d'accord : après avoir obtenu son baccalauréat, il s’engagera en 1917 pour la durée de la guerre. Il en tirera une leçon de vie qui fera de lui un homme recherché pour sa bonté et son empathie au service de son prochain. Après l’Armistice, il doit encore effectuer deux ans de service militaire qui retarderont la reprise de ses études et le feront renoncer au métier d’acteur pour entrer en Physique Chimie à la faculté de Marseille, puis en médecine à Paris l'année suivante.
Mais déjà, il ne rate jamais l’opportunité d’assister à des pièces de théâtre et à des représentations de Guignol. Luchon, où il fera des cures chaque année, depuis son enfance jusqu'à son décès, est un lieu central dans son rapport à Guignol : Le Guignol du parc du Casino reçoit les meilleurs marionnettistes lyonnais : les Frédéric Josserand, Fernand Oldra, qu'il verra jouer dans les années 20. C’est aussi là qu’il connaitra François Bonneaux, directeur du « Guignol Lyonnais du Casino », ainsi que les Fraysse qui l'introduiront dans le milieu parisien de la marionnette lyonnaise, alors représenté

Pierre et Ernest Neichthauser, Eléonore et Fréderic Josserand Mme Commarmond au piano
« Les Amis de Guignol à Paris », société fondée le 1er janvier 1922, où Guignol est tenu par André Hardy et Gnafron par Auguste Dupont, ancien Gnafron du Petit Passage de l'’Argue à Lyon.

En 1925, tout en étant externe des hôpitaux, il achète son premier castelet avec un lot de poupées lyonnaises sculptées par Frédéric Josserand, l’arrière-petit-fils de Laurent Mourguet.
Puis il fréquente assidûment « La Soupente de Guignol » d’André Hardy et, à l’invitation de Paul Jeanne, rejoint « Les Amis de Guignol à Paris ». C’est dans ces deux associations que de grandes amitiés vont se nouer avec Henri-Paul Deyvaux -Gassier, caricaturiste célèbre et cofondateur du Canard Enchaîné, Paul Fraysse, Albert Desmazures et Auguste Dupont.
Les débuts du Pigeonnier de Guignol :
Le 21 décembre 1930, alors qu’il est en dernière année de médecine, il crée son premier théâtre, avec un petit castelet de salon, construit par François Bonneaux, également marionnettiste et fabricant de marionnettes à Lyon. Les poupées, au nombre de vingt, sont toutes de Bonneaux, ainsi que les six décors et les costumes, à l'exception de trois poupées du théâtre Anatole, acquises en souvenir de son enfance. Il donne sa première représentation avec François Bonneaux, place du Tertre à Montmartre, chez des amis, en jouant devant un public d’enfants « Le Pot de Confiture » et « La Racine d’Amérique ».
Il forme sa première troupe avec son frère Marcel, Lucien et Ninette Deutsch lé, la fille de Pétrus Raphard, du théâtre des Tuileries. Se joindront à eux, peu à peu, des artistes qui vivront ensuite toute l'aventure du Pigeonnier de Guignol : François Bonneaux, Raoul Darblay, du théâtre de la Porte Saint-Martin, Mademoiselle Delhomme de la « Soupente de Guignol » Robert Cartelli, marionnettiste professionnel au casino d’Évian, cachetonneur à Paris le reste du temps, ventriloque et prestidigitateur de surcroit. Henry Bordier donnera plus tard à cette première expérience le nom de "PIPIGEONNIER". Les marionnettes sont déjà au nombre de 60 sculptées par Josserand, Bonneaux, Vandenesse, Anatole, Quilivic ou Gaille. Le 6 avril 1931, rue Marié Davy, dans l’appartement d'étudiant qu’il partage avec son demi-frère Pierre Paul Prat, il donne en représentation « La Racine d’Amérique », « Un Commerce Dangereux », « Le Portrait de l’Oncle », « Les Trois Souhaits », puis en août « La Sainte Catherine », « Le Marchand de veaux » et « La Brouille ». Les marionnettes Bonneaux sont vendues à Robert Cartelli, qui créé son « théâtre Polichinelle ». Le 5 novembre 1931, il achète seize marionnettes à un nommé Jean Vay.
- Les Amis de Guignol à Paris
En 1932, Henri Bordier, établit son domicile et son cabinet de médecin à Asnières. Tout en exerçant sa profession à l’hôpital et à son domicile, il pénètre de plus en plus le milieu de la marionnette, à Paris, à « La Soupente de Guignol » d'André Hardy et aux « Amis de Guignol » à Lyon où il fait la connaissance des frères Neichthauser. Cette même année il obtient une sorte de brevet d'admission dans le milieu professionnel du Guignol Lyonnais, en étant invité à jouer le rôle de Guignol, dans « Lohengrin », pièce en 5 tableaux de Jean Pierre Fine, directeur du Guignol de Vichy. Le 29 avril 1932, il tient le rôle de Guignol dans Faust joué par « La Soupente de Guignol » à l'Institut Hongrois. En juin, à la Maison de Hongrie, il est encore Guignol dans une parodie d’Albert Chanay : « Les Cloches de Corneville » où Pierre Neichthauser est Gnafron et 1931 Hélène Neichthauser Épinette.
Jouer Guignol aux côtés de Neichthauser a probablement été une forme de consécration, peu habituelle dans ce petit monde fermé qui n’aime guère les amateurs.
A son domicile, il donne régulièrement des spectacles, mais c’est à La « Soupente de Guignol » qu’il pratique le plus avant de fonder le 5 novembre 1934, l’association « Le Pigeonnier de Guignol à Paris » dont il sera président avec pour secrétaire général Lucien Deutschlé, le gendre de Pétrus Raphard, historique directeur du Guignol du Jardin des Tuileries, repris par son fils, Francis Raphard, lui-même membre fondateur du Pigeonnier.
Les premières représentations du Pigeonnier sont données le 16 avril 1935, au Petit Théâtre d'Essai des « Compagnons de la Marionnette » de Marcel Temporal, 22 rue La Quintinie, avec « Le Propriétaire Surpris », « Les Frères Coq » de Laurent Mourguet, « La Redingote », version Gaston Baty. Le succès est tel que deux autres représentations seront données les 7 et 20 mai. Puis des séances dans un café plutôt glauque font migrer Le Pigeonnier au Caveau Camille Desmoulins, qui deviendra plus tard le cabaret Milord l'Arsouille, 5 rue du Beaujolais au Palais Royal. D'emblée c'est un succès auprès d’un public constitué d’amis, de représentants du monde artistique et de la marionnette. Les principaux marionnettistes parisiens : Paul Jeanne, Robert Cartelli Marcel Temporal, le doyen Labelle, Bellesi, les Raphard et les Deutschlé, rejoignent Le Pigeonnier, à l’exception notable des Thiessard-Desarthis qui prennent ombrage de cette initiative d'un amateur médecin.
En effet, fort du succès de ce club d’amateurs avertis, Henry Bordier est élu en 1936 secrétaire adjoint puis, en 1937, secrétaire général de la Fédération Nationale des Théâtres de Marionnettes, avec l’appui de Justin Godart, grand promoteur de la marionnette et de Guignol en particulier, vieux routard radical socialiste en politique, maintes fois ministre, député, sénateur et maire de Lyon, auréolé de son refus de confier les destinées de la France au maréchal Pétain et de son fort engagement dans la Résistance. Les réunions et séances s'enchainent au Caveau Camille Desmoulins et les amis, artistes et marionnettistes gonflent le nombre d'adhérents HP Gassier et Gaston Baty, directeur du théâtre Montparnasse, fondateur en 1927 du « Cartel » théâtral avec Louis Jouvet, Charles Dullin et Georges Pitoëff, adhèrent tous deux au Pigeonnier en 1936 et deviennent des amis proches. En 1937 Henry Bordier organise avec Marcel Temporal et sous l’égide de Gaston Baty, la présence des marionnettes françaises à l’Exposition Internationale de juillet à novembre. Au théâtre Montparnasse, du 19 au 24 octobre, après des répétitions laborieuses sous la direction exigeante de Gaston Baty, on joue plusieurs pièces du répertoire : « Chantera, Chantera pas », « Le Duel » et « Les Deux Bouchons ». Les manipulateurs sont Gaston Baty qui créera des « Marionnettes à la Française », Henry Bordier, Paul Fraysse, professionnel de renom, ancien directeur du Guignol du Passage de l’Argue et alors directeur du Guignol du square Saint Lambert, « le Splendid Guignol », Ninette Deutsch lé, et Pierre Abraham, comédien, écrivain, journaliste à « Ce Soir » et manipulateur du théâtre de marionnettes de Gaston Baty. Lors de cette exposition, Henry Bordier, sous le pseudonyme de « docteur X » est interviewé par le quotidien du soir (Yves Bonnat, dimanche 24 octobre 1937) qui publie un article sous le titre « Guignol de Lyon à l’Exposition ». Cette dernière et l’action de Marcel Temporal donneront l'occasion de connaître les marionnettistes d'Europe et des États Unis, avec lesquels seront tissés des liens qui perdureront longtemps.
A l'été 1937, le tenancier du Caveau Camille Desmoulins ne voulant pas faire les travaux nécessaires à l'installation d'un castelet plus grand et les sociétaires se plaignant de la mauvaise qualité des consommations, le Pigeonnier est contraint de cesser son activité, faute de salle.
Depuis la création du Pigeonnier et malgré son succès évident auprès du public, des marionnettistes et de personnalités de la trempe de Gaston Baty, Henry Bordier doit faire face à l’opposition virulente de certains professionnels parisiens, menés par Lucien Thiessard, qui anime avec son fils Robert,qui deviendra Desarthis, deux théâtres de marionnettes, dont celui, tout nouveau, du jardin du Luxembourg, obtenu du Sénat à la suite d’un concours.
Le sujet récurrent et toujours actuel est « que viennent faire des amateurs dans un domaine qui doit être réservé à des professionnels ? ». Pourtant au Pigeonnier, on a vu que les plus grands professionnels jouent volontiers aux côtés des amateurs, ceux de Lyon et de Paris et qu’ils parviennent à présenter devant des dizaines d'adultes le répertoire classique lyonnais et les parodies que, sans Le Pigeonnier, ils n'auraient peut-être jamais joués en dehors de Lyon. Or, Les Thiessard-Desarthis se veulent l'image exclusive de la marionnette à Paris. Ce sont de grands professionnels reconnus qui se croient fondés à penser que rien ne peut s’y faire sans eux. Lucien Thiessard, dans de savoureux courriers acerbes souvent écrits avec la signature de son fils, eut cette vive réaction contre Henry Bordier dès la création du Pigeonnier ! mais rien n'y fit, les amoureux du Guignol Lyonnais à Paris l'ont emporté et Henry Bordier est devenu président de la Fédération Nationale des Théâtres de Marionnettes.
En mai 1938 Henry Bordier épouse Jeanne Breyton, infirmière à la clinique d’Asnières. Elle va devenir la costumière de ses spectacles.
Du 3 au 6 mai 1938, en sa qualité de président de la Fédération, il organise Le Congrès International des Théâtres de Marionnettes qui se tient au siège du « Journal », grâce à l'ami HP Gassier. A l'été 1938, le dessinateur Bils (1884-1968), membre du Pigeonnier, trouve un local dans une auberge de Montmartre dont il est l'habitué, l'Auberge du Coucou, place du Calvaire, aujourd’hui : « Chez Plumeau ». C’est alors « Le Pigeonnier de Guignol de Montmartre » qui de 1938 à 1943 va rassembler de plus en plus de sociétaires et prendra la forme d’un cabaret montmartrois : marionnettes avec pièces du répertoire, parodies d’opéras, créations, mais aussi poésie, prestidigitation, ombres chinoises, chansons, conférences. Le Pigeonnier devient un lieu de sorties, limité par les heures de couvre-feu, mais bien vivant, avec sans cesse de nouveaux membres et marionnettistes.
En mars 1939, Henry Bordier ne disposant pas de la marge de manœuvre qu'il estimait nécessaire et toujours combattu par les Thiessard-Desarthis, démissionne de la direction de la Fédération. Le Pigeonnier continue toutefois de prospérer et de nouveaux amis du monde des arts le rejoignent.
A partir de 1939, Henry Bordier qui est devenu plus qu’un ami, un collaborateur de Gaston Baty, qu'il appelle « Maître », l’aide à jeter les bases du « Théâtre Billembois ». Il sera le premier interprète de Jean-François Billembois, puis participera plus discrètement à l'aventure des « Marionnettes à la Française » de Baty.
En juin 1940, Henry Bordier est incorporé comme médecin-lieutenant à l'hôpital de Lagny, puis dans la Défense Passive à Asnières, sans pour autant oublier les marionnettes. En 1942 il écrit pour Gaston Baty, puis interprète une version marionnette de « La Mégère Apprivoisée ». Cette pièce, jouée d'abord au Pigeonnier va voir entrer en scène une marionnette représentant Gaston Baty lui-même, à la grande surprise de l’intéressé. L'année 1942 est particulièrement difficile, car outre le couvre-feu et les restrictions, Asnières est bombardée par l'aviation anglaise et la famille vit au rythme des alertes.
Son fils, Jean-François, prénommé ainsi en hommage au Billembois de Gaston Baty, nait le 18 octobre 1942. Il deviendra plus tard, avec son épouse Catherine, un modeste continuateur de l’œuvre de son père au Guignol du Bois de Vincennes, « La Comédie de Guignol ».
La comédie de Guignol du Bois de Vincennes
A compter de mai 1943, Henry Bordier est quatre fois par semaine au théâtre Montparnasse pour les répétitions du « Médecin malgré lui » du théâtre Billembois.
En juillet 1943, avec son ami André Blin et Paul Jeanne, il prête son concours à l’inauguration du « Guignol des Petits Poulbots », face au Sacré Cœur et permet à ce théâtre de disposer d’une collection de marionnettes concédée par Gaston Baty. Mais comme l’aurait souhaité Baty, ce théâtre ne sera pas la continuité du Pigeonnier qui s'éteindra en 1944, en raison du manque de salle, de la Libération et des règlements de compte qui s’en suivront.
Le 1er mars 1947, Henry Bordier reprend la concession du Théâtre Guignol du Bois de Vincennes, cédée par les Deutsch lé. A l'automne, il enregistre une séquence de guignol pour la Société des Films Alkam, dont le producteur est Alexandre Kamenka. A la même époque, Henry Bordier participe aux activités des « Marionnettes à la Française » de Gaston Baty.
Pour tenter de redonner vie au Pigeonnier de Guignol, il propose à Gaston Baty de créer une nouvelle association : « Les Amis des Marionnettes de Langue Française ». Gaston Baty est alors très malade, se rétablit par miracle, reste en convalescence pendant un an dans son village natal de Pélussin et à Aix-en-Provence où il vient de créer « La Comédie de Provence ». Il donne son accord, accepte la présidence qu'il exercera via Henry Bordier et l'association « Les Amis des Marionnettes de Langue Française » nait le 24 septembre 1949, avec Francis Raphard.
De nombreux marionnettistes français et étrangers y seront invités. Les spectacles sont donnés à la Salle Wagram, au théâtre Mouffetard et surtout, grâce à un patient de Henry Bordier devenu son ami, le ténor Paul Vergnes, à «la Galerie La Boétie », 83 rue de La Boétie. De nouveaux talents s'y révèlent, entre autres Yves Joly, Georges Lafaye et Tournaire.
Fin 1951, « Les Amis des marionnettes de Langue française » cessent leur activité. Dès lors Henry Bordier se contentera d'animer le castelet de La Comédie de Guignol du Bois de Vincennes. Son fils, Jean-François Raoul Darblay et Marcel Bordier en seront les principaux manipulateurs occasionnels.
Vers 1959 Henry Bordier enregistre la première bande sonore du théâtre « Les P’tits Bonshommes » d’André Blin, pour « Le Tour du Monde en 80 jours ». Il y tient le rôle de Phileas Fog.
Le 24 juillet 1967, Henry Bordier décède. Le théâtre du Guignol du Bois de Vincennes continuera encore 10 ans, animé par Jean-François Bordier et son épouse Catherine, qui finiront par lâcher prise, tant le métier est exigeant : il faut savoir tout faire et pas seulement manipuler ou jouer et c’est par trop accaparant !
Toute la documentation du fonds Famille Bordier est disponible sur demande et une grande partie est consultable en ligne sur le site du MUCEM.