Les fermes-blanchisseries de l'Ouest Lyonnais. Madeleine Jacomet - Patrice Brun
Conférence du 17 janvier 2026

Sur le tabagnon, ce samedi 17 janvier 2026, Madeleine Jacomet directrice de la Maison du Blanchisseur, du musée de Guignol de Brindas et des musées et de la culture des Vallons du Lyonnais, pour évoquer la blanchisserie artisanale de l’Ouest Lyonnais, en témoignage d’une activité aujourd’hui disparue. Elle était accompagnée par Patrice Brun président de l’association Paysans et Blanchisseurs.
Au cœur de l’Ouest Lyonnais, dans les communes de Grézieu-la-Varenne, Craponne et leurs voisines, s’est développée dès le XVIIᵉ siècle une activité singulière : la blanchisserie. Avant même que le mot lui-même n’apparaisse dans les documents, il n’est attesté qu’en 1785, des familles du plateau lavaient déjà le linge des communautés religieuses, pensionnats, hôpitaux, bourgeois et artisans de Lyon. La fidélité entre clients et blanchisseurs se tissa parfois sur plusieurs générations, cimentant une économie locale discrète mais solide.
Cette histoire s’ancre dans un territoire pauvre où les paysans-laboureurs tiraient difficilement parti de leurs petits lopins peu fertiles. Le blanchissage fut alors un complément de revenu qui vint, dès le XIXᵉ siècle, former avec l’agriculture et la vigne une poly activité ingénieuse : on parle même du « vin du blanchisseur ».
À partir de 1851, la profession de « paysan-blanchisseur » est officiellement mentionnée, tandis que la demande augmente sous l’effet conjugué du développement urbain et de l’hygiénisme. Les crises sanitaires, épidémies de choléra, tuberculose, sensibilisent à la propreté, la notion d’hygiène se modernise, les vêtements évoluent, et la ville de Lyon délègue une part croissante de son linge à la campagne.
Le territoire s’y prête : eau abondante, rivières, puits, vent pour sécher, plein air pour les enfants lyonnais déposés chez des nourrices au bon air des vallons, et un cheptel d’agriculteurs volontaires. Les premières blanchisseries, appelées « les plates », sont installées au bord des rivières. Avec la guerre de 1914-18 et l’absence des hommes, le modèle se déplace : on pompe l’eau du puits, on lave à la maison, les jitus jetant l'eau chaude dans les gerles, tout en ayant veillé à « faire sauter les puces » pour éviter les insectes (puces, poux, cafards...) dans le linge. Les journées se suivent à un rythme précis : tournée de ramassage à Lyon, tri, lavage, rinçage, essorage, séchage, repassage, paquetage puis livraison à Lyon.

Lavandières sur une plate au bord de l’Yzeron, par tous les temps, été comme hiver.
Rapatriement de l’activité à la maison grâce à l’eau du puits évitant le transport du linge mouillé très lourd. 
Les progrès techniques transforment la vallée : eau courante dès 1906, essoreuses et chaudières à vapeur dans les années 1920-1930, électrification, sécheuses, repasseuses et tambours américains.

Gerle - Blanchisserie J. Brun Tambours américains
Mais cette modernisation, avec l’apparition des machines à laver domestiques, puis l’essor de la société de consommation durant les 30 glorieuses (1945-1973), signe le déclin d’un monde. On compte encore 160 blanchisseurs en 1946, mais seulement 47 en 1970. Aujourd’hui ne subsistent plus que les blanchisseries industrielles.
De ce passé pourtant récent, la Maison du blanchisseur de Craponne constitue le dernier témoignage authentique. Elle rappelle notamment le souvenir de la famille Allouis, Jean Allouis (1915-2013), Francine Blein (1920-1990) et de leur ferme blanchisserie où trois générations se sont succédées.
Jean commence à travailler à 14 ans. Il reprend la ferme-blanchisserie à son compte en 1953 et cesse son activité en décembre 1974.
En 1975, la ferme blanchisserie de Jean Allouis, typique avec la plate construite en verrue, ferme donc ses portes, mais elle reste intacte. En 1985, se crée l’association « Amis de Grézieu d’hier et d’aujourd’hui » qui effectue un travail de collecte de matériel de blanchisseur qu’elle exposera.
Portée par l’association, restaurée par la Communauté de Communes des Vallons du Lyonnais avec l’appui de la Ville de Craponne, la maison de la blanchisserie ouvre en 2021 sur près d’un hectare de verdure, mêlant ferme du XIXᵉ siècle et bâtiment contemporain.
Le musée raconte le métier, les gestes, la sociologie d’un territoire, mais aussi l’aventure industrielle avec l’entreprise Gladel, fabricant de matériel de blanchisserie implanté localement au XXᵉ siècle.
Films, objets, témoignages et outils donnent à voir non seulement un métier, mais un mode de vie. On y découvre une histoire méconnue du Lyonnais, où la propreté ne se limitait pas seulement à l’hygiène : elle façonnait les paysages, les familles et les saisons.
Grâce au travail de mémoire de l’association, renforcé par la conférence éclairante de Madeleine Jacomet et Patrice Brun, ce pan discret du patrimoine lyonnais peut désormais être mis en lumière plutôt qu’être voué à disparaître.
Frédéric Hyvert Roland Racine

Salle du musée, « la chambre chaude »