HISTOIRE de la CHANSON LYONNAISE
- (Première partie)
Par Gérard Truchet
Depuis que l’être humain est apparu sur terre, il a émis des sons avec sa voix. Il a très vraisemblablement commencé par imiter les bruits qu’il entendait autour de lui. Au fil du temps ces sons ont pris des tonalités musicales. Puis des paroles ont été ajoutées aux sons et ainsi, la première chanson est née.
Le premier homme à l’avoir créée, l’a interprétée. D’autres l’ont écoutée et à leur tour l’ont fredonnée. Ces hommes qui répandaient ces chansons étaient ménétriers ou ménestrel. Ils se nommaient troubadours dans notre belle région de langue d’oc.
A Lyon, quand l’imprimerie prendra son essor, elle permettra l’édition de ces chansons et tout naturellement, les marchands ambulants les colporteront en les interprétant. Ils les vendront dans les villes et villages qu’ils traverseront. Alors les badauds achèteront ces textes, les appren- dront en écoutant le marchand, puis à leur tour les chanteront, d’aucuns devenant plus tard nos chanteurs de rues.
Le Lyonnais Georges Droux, historien de la chanson lyonnaise, a écrit à la fin du XIXe siècle : « S’il est vrai que la chanson fut fille de France, ce serait à Lyon assurément qu’elle serait née. Car elle est aimée là, semble-t-il, plus que partout ailleurs. »
Dans ses propos, il rapporte que Jules Michelet fit remarquer en évoquant Lyon : « Cette fourmilière laborieuse, enfermée entre les rochers et la rivière, entassée dans les rues sombres qui y descendent, sous la pluie et l’éternel brouillard, eut pourtant, sa vie morale et sa poésie… »
Puis, Georges Droux ajoute : « Cette poésie, ce fut précisément et surtout la Chanson, la Chanson qui apportait à tous le soleil, du courage, de la joie ou de l’oubli. Aux heures gaies, le peuple chantait ; aux heures sombres, comme jadis les gaulois vaincus, il chantait encore pour se consoler. Et souvent aussi, il se vengeait en chantant, car la Chanson est une arme qui reste toujours à l’opprimé et au vaincu. Les chansons nous montrent en tout cas l’impression produite sur le peuple par les événements et nous donnent sur les mœurs de curieux et pittoresques détails. Et ceci est vrai de tous les temps, puisque à chaque tournant de l’histoire on aperçoit le sourire narquois d’une chanson. A Lyon, nous l’avons retrouvée partout et presque à chaque pas et non seulement dans les sociétés, dans les ateliers, mais dans la rue, sous la fusillade, sur les barricades et jusqu’au pied de l’échafaud… »
Pour ma part, je souscris absolument à ces propos tant je suis persuadé que la vie sans la chanson serait des plus mornes. La vie sans la musique et sans la chanson serait comme un pré sans fleurs, un bois sans oiseaux. Souvent, j’ai entendu dire qu’un chanteur qui n’avait pas conquis le public lyonnais, avait peu de chance de gagner en notoriété. Il est vrai que le public lyonnais rit quand il faut rire et applaudit quand la voix et le talent sont réunis. C’est peut-être pour cela qu’au pays de la soierie les Lyonnais, de par leur sens développé du travail bien fait, ont toujours su reconnaitre un bon artiste.
En parcourant les divers ouvrages relatant l’histoire de la chanson lyonnaise, ceux-ci nous révèlent que c’est au cours de Moyen-âge que la chanson a pris son essor. A chaque événement la chanson est présente : Fêtes des merveilles, carnaval, processions, entrée des Rois et des Princes, révoltes… chaque sujet est mis en vers et en musique.

Chanson nouvelle des taverniers et tavernières.
Benoist Rigaud 1586
La plupart du temps sur l’air de… c’était une source musicale connue, qui servait de support aux joies et aux peines. Aujourd’hui nous pouvons retrouver ces mélodies grâce au recueil : « La Clé du Caveau » une mine musicale inestimable éditée en 1811.
La chanson lyonnaise, qui me tient particulièrement à cœur, mérite d’être présentée dans le bulletin de notre association qui, depuis 1913 rappelons-le, s’attache à protéger et à faire découvrir notre patrimoine. Aussi, je prends comme point de départ le XVIIe siècle.
A cette époque entre 1610 et 1643, lors du règne de Louis XIII, une chanson, assez rageuse, précise qu’une somme de 60 000 livres, repré- sentant à Lyon le budget d’une année, est dépensée pour accueillir le Roi.
Les Lyonnais protestent alors contre les impôts et les taxes qui s’accumu- lent constamment et parodient les coûteuses visites royales.
Au temps de Louis XIV, les taffetatiers, ouvriers qui fabriquent du taffetas, une étoffe unie, se plaignent en chansons des maîtres marchands.
Puis, au XVIIIe siècle les canuts menacent un certain Vaucanson inven- teur de dispositifs qui utilisés, peuvent remplacer des ouvriers. Vaucanson, inspecteur des manufactures, a en effet apporté plusieurs perfectionnements aux métiers à tisser pour en simplifier le travail. Tout naturellement les ouvriers en soie ne voient pas ses inventions d’un très bon œil et l’accusent de vouloir ruiner l’ouvrier… ainsi au cours de l’année 1744 les taffetatiers chantent :
Un certain Vocansson Grand garçon
Un certain Vocansson
A reçu une pata (A reçu un pot de vin) De los maitres marchands (des)
Gara, gara la gratta (gare, gare à la correction) S’y tombe entre nos mans (mains)
Le 19 janvier 1784 à Lyon, à l’emplacement actuel de l’église Saint-Pothin, un ballon majestueux prend son envol au milieu d’une foule en liesse. Il va s’élever jusqu’à 805 mètres d’altitude. Pour un exploit, c’est un exploit, car au bout de quelques minutes l’aérostat atterrit, en plus ou moins bon état, sur la place qui, dès 1789, portera le nom de ses inventeurs : Joseph et Etienne Montgolfier, pour devenir quelques décennies plus tard la place Kléber.

Alors, très rapidement, on chante la chanson du Ballon de Montgolfier :
Les plus grands objets de la terre, Du ciel, vous semblent bien petits ; N’allez pas du haut de la sphère, Vouloir mesurer vos amis
Voisins du tonnerre,Vous pourriez bien nous oublier,
Mais tous les cœurs volaient dans l’atmosphère
Vers MontgolfieVers Montgolfier.
Au XVIIIe siècle et dans le monde entier, la soierie lyonnaise est renommée grâce aux travaux admirables des ouvriers en soie qui con- naissent tous les secrets du métier à bras. Dans leurs ateliers se fredon- nent quelques chansons mais celles-ci n’expriment pas l’optimisme, car tous ceux qui savent créer ces étoffes chatoyantes destinées aux hommes fortunés, vivent dans la pauvreté, souvent dans la pire des misères.
Une vieille complainte souligne :
Ah ! songez que cette salle Où s’étaleLes velours et les damas Que celui qui les travaille Sur la paillePérit dans un galetas
En 1786, une grève éclate au cours de laquelle les ouvriers en soie demandent une augmentation de deux sous par aune de façon, en faisant résonner cette chanson :
Si les satins piquions deux sous par aune Tous les canuts se refuseriont rien Les écus viendraient La viande au buffet La gaité gagnerait
Puis une nouvelle émeute est provoquée par la fermeture des cabarets et l’augmentation des droits sur le vin et la viande :
Les canuts n’ayant pas de vin , Aux Charpennes coururent soudain, Là, calculant avec leurs doigts, , Combien ont augmenté les droits, sur le vin et sur la viande, Là, calculant avec leurs doigts, Ils se sont réunis en bande.,
Pour demander avec éclat, Deux sols de plus au Consulat, L’hôtel du prévôt des marchands, Est assailli par ces brigands, Qui réclament à coups de pierres, Que l’on augmente leur salaire EtEn menaçant les fabricants, De leur briser à tous les dents.
De nombreuses chansons retracent également les terribles journées de 1831 et de 1834. Un hymne, La Ferrandinière, est chanté par les insurgés, qui furent finalement vaincus le 15 avril 1834 par une armée de 20 000 hommes.
Au parvenu qui nous méprise Et s’enrichit de nos travaux, Apprenons que notre devise Est salaire honnête ou repos. Du premier naitra l’harmonie, Du second naitra l’anarchie.
Toujours à cette époque les ouvriers de Lyon clament cette chanson pour mettre en exergue la liberté du peuple et les droits des ouvriers : 
Pour braver l’oppression
Courant sans crainte à la victoire, Se battant sans manger, ni boire, Voilà l’ouvrier de Lyon,
Voilà, voilà, l’ouvrier de Lyon !
D’autres chansons sont fort heureusement le reflet de jours meilleurs ; elles décrivent le métier de la soie, les aspects de certains quartiers de la ville ou comme ce couplet qui montre celui de la promenade dominicale aux Brotteaux.
Les piétons sont admis à traverser le pont en bois d’Antoine Morand dès le 7 avril 1775, ce qui va leur offrir la perspective d’une agréable prome- nade. Arrivés en rive gauche, ils prenaient le cours et n’avaient plus qu’à choisir pour trouver un bon petit coin et se distraire : l’Elysée Lyonnais, les Montagnes Françaises, les Jardins d’Idalie ou les Bosquets de Paphos. Les tonnelles étaient ombragées, la bière et la limonade toujours à la glace, comme l’indiquait l’enseigne. Le soir on pouvait aller danser au Jardin d’Hiver, à la Rotonde, à l’Alcazar ou aux Folies Bergères et l’on ne manquait pas de chanter :.
Allons aux Brotteaux Mamie Jeanne,,
Allons aux Brotteaux Car il fait beau..
Nous y mangerons Une salade,
Nous y danserons Le rigaudon.
Tortillez-vous donc Mam’zelle Jeanne
Tortillez-vous donc
Sur vos rognons Monsieur Nicolas
Lui verse à boire,Lui rend raison.
La vie des garçons C’est agréable,
Quand y z’ont cinq sous Y mangent tout.
Y vont aux Brotteaux, A Villeurbanne
Y reviennent soûls, Et voilà tout !