HERRIOT : un demi-siècle de mairie vu par GUIGNOL

HERRIOT : un demi-siècle de mairie vu par GUIGNOL

Conférence du 4 novembre 2023

Journal hebdomadaire humoristique

 Herriot

Par Yann Sambuis

 

 

 

 Yann SAMBUIS est agrégé et docteur en histoire, enseignant à l’Université Lumière-Lyon 2 et à Sciences Po Lyon, professeur d’histoire et géographie au lycée de   Givors. Ses principaux travaux de recherche portent sur la politique lyonnaise, les cultures et identités locales et leurs représentations, notamment caricaturales. Sa   thèse sur « Édouard Herriot et les forces politiques lyonnaises », reprise en partie pour cette conférence, est en cours de publication aux Presses Universitaires de   Lyon.

 Édouard Herriot est né le 5 juillet 1872 à Troyes et il arrive à Lyon en 1898. En 1904 il est élu conseiller municipal sur les listes radicales-socialistes et succèdera à Victor Augagneur, à la mairie de Lyon, dès 1905. Réélu sans discontinuer jusqu’à sa mort en 1957, il a juste été relevé de ses fonctions de maire en 1940, par le gouvernement de Vichy, puis déporté de 1942 à 1945.

 Par ailleurs ministre au sein de   nombreux gouvernements, il préside la Chambre des députés sous la   troisième République, puis l’Assemblée nationale sous la quatrième. Président du Conseil des ministres à trois reprises, il fut l’un des chefs du Cartel des gauches, coalition gouvernementale et parlementaire des années 1920. 

 Cette double carrière locale et nationale en fait un personnage emblématique à plusieurs titres. En effet il est simultanément, le symbole vivant de la République parlementaire, et l’incarnation, résolument modérée et apaisante, de l’identité politique de Lyon.

Extrait du journal de Guignol - Le journal de Guignol, 12 avril 1919 - dessin de L. Bonnard

Herriot 2

   

Herriot 3

 

Son identité proprement lyonnaise fut également l’un des piliers du  journal de Guignol.

 Fondé en 1914 par l’imprimeur et syndicaliste Victor Large, le « journal hebdomadaire humoristique Guignol » se démarque aussi par sa longévité et sa renommée qui s’étend au-delà de Lyon, dans les départements voisins, jusqu’à tirer à plus de 80.000 exemplaires en 1945. 

Édouard Herriot en fut un personnage permanent, au travers des 540 dessins et caricatures qui ont accompagné toute sa carrière, jusqu’à sa mort, « la mort du Chêne » (Guignol,10 avril 1957, page 1), proposant une identité caricaturale fortement intégrée au paysage politique lyonnais.  Le journal débute très à gauche, mais il glisse progressivement vers le centre, après la mort de son fondateur et finit par se rallier au maire de Lyon, « à messieu Doudou lui-même », surtout après la Grande Guerre, en agrément de son action sociale au bénéfice des plus démunis d’abord, en soutien contre les attaques « parisiennes » ensuite, et en reconnaissance de ses succès personnels, de cette « invincibilité » qu’il a toujours mise au service de sa ville. On peut dire que « le journal de Guignol » devient franchement « herriotiste » dès 1930, contribuant ainsi à renforcer sa stature de maire et son rôle prédominant sur la politique locale.

Journal de Guignol - 25 juin 1921

Herriot 4

Journal de Guignol - 1 mai 1926

 

Herriot 5

 

      Herriot 6

 

L’assistance nombreuse a été unanime à reconnaître la qualité de l’exposé de Yann SAMBUIS, particulièrement bien documenté et illustré, sans que cela nuise à sa clarté. Qu’il en soit vivement remercié.

Philippe Muller

Portraits de Gens de chez nous Pétrus Sambardier

 

Le Président HERRIOT intime

Lorsque M. Herriot n’était que député, ministre ou président de la Chambre, avant qu’il fût accaparé par les affaires du monde entier, il restait habituellement à Lyon du samedi matin au lundi soir. En ces soixante heures, le temps de M. le maire à Lyon, et surtout à l’Hôtel de Ville, on dit toujours M. le maire, jamais M. le président était si bien occupé, et les occupations si habituelles, que l’observateur peut saisir en ce séjour tous les détails de la vie intime de M. Herriot dans sa ville.

J’allais écrire dans sa ville natale. « Mais non me direz-vous, M. Herriot est Champenois ». Possible, mais on sait peu que son père, officier, fils de soldat, est né à Lyon en avril 1838.

Herriot 71935 - Un portrait récent

 C’est un titre d’origine locale auquel s’ajoute le mariage de M. Herriot avec la fille d’un Lyonnais éminent, le docteur Rebatel.

Suivons donc dans sa ville natale, M. Édouard Herriot, durant les soixante heures qu’il y passait avant de nous être enlevé presque   complètement par les conférences helvétiques, les réseaux ferrés et les lignes de trafic aérien.

 Ils sont quatre ou cinq, le samedi matin, qui attendent, à la gare de Vaise, le train amenant de Paris M. le maire. C’est M. le préfet   accompagné de son secrétaire général, c’est le toujours et partout présent M. Serlin, secrétaire général de la mairie ; c’est un adjoint à la   mairie centrale.

 A ces connaisseurs, le premier contact avec le patron, avant toute parole, apprend si cela marche bien ou mal. Le pli du front est un signe   infaillible. Brèves salutations et échanges de rapides paroles. Un mot de question sur ce qui se passe à Lyon et, suivant l’humeur, un mot   du patron sur les choses de l’État, sur une fantaisie de congrès, ou sur un incident de voyage. En voiture pour les Terreaux Les langues ne  se délient que dans l’entresol à plafond bas d’un café à beaujolais où l’on fait station pour le petit déjeuner.

 Le président engloutit café au lait et croissants, en reprenant en détail ses questions et ses remarques de tout à l’heure. Lorsque   l’on quitte le petit café, le préfet a la température du jour, et Serlin a déjà liquidé les principaux de ses rendu-comptes.

 On se sépare et l’auto conduit M. Herriot chez lui. Sa demeure est, depuis trente ans, sur le quai d’Herbouville, au deuxième et dernier   étage d’une digne et simple maison bourgeoise du début du siècle dernier, qu’habita Camille Jordan. Elle est adossée à la Croix-Rousse.   Toutes les fenêtres ont vue sur le Rhône. Merveilleux tableau d’allure classique : le fleuve, le parc de la Tête - d’Or et son lac, le palais de   la Foire, la plaine dauphinoise, les iles du haut fleuve, verdoyantes de vorgines. Plus loin les montagnes du Bugey et, parfois, pour annoncer la pluie, la blancheur des Alpes.

                    

Résidence de M. Herriot E Quai d’Herbouville

Herriot8

 En cette demeure paisible, qu’embellissent la présence et les soins de Mme Herriot, femme cultivée, distinguée et bienfaisante, éloignée du bruit et   du faste, sont rassemblées les richesses d’amis des livres et des arts. Il est bien rare que le premier geste du maître, en arrivant à son bureau, ne   soit pas de passer une affectueuse revue des livres précieux du seizième siècle dont est riche sa bibliothèque. Les journaux du jour ? M. Herriot en lit   peu, dit-il. Il parcourt une feuille locale, si toutefois (c’est lui qui le prétend) sa femme de ménage a fini de la lire. Et si le président vous présente ses   œuvres d’art, il vous assurera que c’est sa femme de ménage qui, en époussetant ce buste de Pelletan, a cassé le nez de ce mécréant, car

  l ’excellente femme est aussi religieuse que dévouée à son maître.

Laissons M. Herriot jusqu’à dix heures et demie où nous le retrouverons à son cabinet de l’Hôtel de Ville, vaste pièce qui fut le salon de   l’empereur dans les appartements aménagés en 1860 pour les souverains.

C’est l’heure de Serlin. Le secrétaire général est là avec tous ses dossiers. Derrière le maire et penché sur son épaule, il explique, tandis que   le maire signe, ou écarte pour revoir. Peu de mots. Depuis si longtemps, ils se comprennent vite. La « signature » achevée, le maire allume une pipe - la pipe de M. Herriot n’est pas une légende - et parle plus longuement d’une question importante. Déjà arrivent les chefs de services. A midi, la   voierie, l’architecture ont vidé leur sac et reçu des instructions, parfois appuyées d’une démonstration au grand tableau noir placé sur un chevalet,   dans un angle du cabinet.

Généralement, le président, vers midi et demie, se rend à pied de l’Hôtel de Ville au cours d’Herbouville. Il remonte, pensif, à petits pas, l’allée de platanes du quai Saint-Clair. Les solliciteurs malins connaissent cette promenade, et retardent souvent l’heure du déjeuner du président. M. Herriot est accueillant. Il s’assied volontiers sur un banc du quai pour écouter, sans impatience, le garçon de « platte » racontant son dernier exploit de sauveteur, ou la vieille femme exposant ses misères.

Après le déjeuner, nouvelle conversation avec les vieux livres et, souvent, un moment au piano, car M. Herriot est musicien, mais joue pour lui. Puis une sortie distraction.

Les jours paisibles, la sortie du début de l’après-midi se passe en visites aux bouquinistes et libraires, aux galeries de tableaux. Les jours paisibles deviennent rares. La distraction est le plus souvent une inspection à l’usine des eaux, à l’hôpital de Grange-Blanche, l’inauguration d’une exposition ou d’une crèche. 

Herriot 9

En visite aux chantiers de l’hôpital Grange-Blanche vers 1920

 A quatre heures, le maire est à son cabinet. Entrevues et visites importantes. Le tableau noir se couvre du prix des farines, ou schémas de canalisations. Dieu seul sait où le président prend son repas du soir, ou même s’il le prend avant que d’aller discourir aux inaugurations de travaux de quartier, faire une conférence, paraître en trois réunions politiques. C’est souvent aussi un banquet, parfois deux. « Ce qu’il y a de bien, dans cette place, dit M. Herriot, c’est qu’on est nourri ».

Parlons peu de l’infernal dimanche : inaugurations, banquets, conférences de l’après-midi ou du soir, cérémonies de la Foire, voyages dans la région pour présider un congrès ou bénir le buste d’un  coopérateur notoire. 

 Herriot 10

   A l’inauguration de la foire de Lyon - mars 1916                          

 Le lundi, c’est bien simple : M. Herriot ne quitte pas l’Hôtel de Ville. La matinée a été passée avec Serlin et les chefs de services. Le repas de midi, s’il n’a pas été oublié, est pris en une demi-heure, avec un adjoint, dans un restaurant voisin. D’autres fois, ce repas se prend, avec un Parisien ou un étranger, dans un des restaurants gratuits pour mères nourrices que M. Herriot a créés dans plusieurs quartiers, et où il aime à conduire les visiteurs de Lyon. Souvent aussi, M. Herriot va déjeuner à l’Hôtel-Dieu avec ses amies les sœurs dont il est, comme président-né des Hospices, le recteur. M. Herriot est chez lui au réfectoire de la communauté. Il y est reçu avec une déférence religieuse et affectueuse.

L’après-midi, nouvelle séance de travail, réunion du conseil des Hospices, ou du comité des chômeurs, ou de la commission des musées. A quatre heures commencent les réceptions de M. Herriot au caractère si particulier.

Les visiteurs sont réunis dans un vaste salon d’attente séparé du cabinet par un vaste couloir. Rien de plus pittoresque et de plus mélangé que cette assemblée. Des groupes, des individus. Ce sont les marchands forains qui se plaignent de la police, les boulangers qui demandent l’augmentation de la taxe, les tenanciers de kiosques mécontents d’une adjudication. C’est le commandant des pompiers qui veut une échelle aérienne, le directeur des musées qui guigne un Rodin. Et les victimes d’injustices, et les maniaques, et les folles. Et encore une petite vieille pauvre femme à cabas que le maire a rencontré ce matin sur le quai. Elle lui a conté ses misères. Il lui a dit : « Venez à l’Hôtel de Ville tout à l’heure ; je vous recevrai ». Celle-là jouit d’un tour de faveur. L’huissier a la consigne. Et encore, presque toujours, un prêtre, deux ou trois religieuses.

Herriot 11

Edouard Herriot et les sœurs hospitalières de la Charité

L’huissier posté à l’entrée du couloir inscrit les noms, trie les cartes, fait de mystérieux voyages près du patron et distribue avec flair l’ordre des réceptions. Le visiteur du lundi après-midi trouve généralement M. Herriot la pipe aux dents, solidement campé dans son fauteuil tournant. Pour les petites gens, la conversation est souvent longue. Il est certains autres visiteurs pour qui la pipe n’a pas toujours bonne fumée. Parfois, parviennent au salon d’attente des éclats de voix peu pacifiques. Ceux-là sont en affaire avec la ville. Le maire ne craint pas de discuter avec eux en termes qui ont de la verdeur.

Les réceptions durent jusqu’à huit heures. A ce moment, le président doit aller présider la séance du conseil municipal. Parfois, il va manger une soupe gratinée à la brasserie voisine. Plus souvent, il fait apporter la gratinée à son cabinet, ou plus simplement une « Dubelloire » - nom lyonnais de la cafetière de café dont il prend plusieurs tasses, coup sur coup. 

Herriot 12

Conseil municipal à l’hôtel de Ville

Et à la séance qu’il mène tambour battant, connaissant les détails de tous les dossiers, jusqu’à minuit passé, le président, même si son enrouement indique qu’il est grippé, ne donne jamais signe de fatigue. Le conseil terminé, il saute dans son auto et va prendre à Perrache son train pour Paris. S’il ne doit quitter Lyon que le lendemain, quelques conseillers amis l’accompagnent jusqu’au cours d’Herbouville et, devant la grande porte cochère, pendant une heure, roulent les anecdotes. Les amis, en s’éloignant, voient s’éclairer la fenêtre du bureau. Il est une heure du matin. Le président va travailler pour lui. Le soir ou le lendemain, interpellation à la Chambre, ou départ pour Genève.

 Comment cet homme peut-il résister à cette vie ?  Monsieur Herriot est un robuste.

« S’il y a, dans mon effort, quelque facilité, dit-il, la mérite en revient tout entier à mes parents. A ma mère qui n’avait pas dix-sept ans lorsque je suis né, je dois ma santé. Je dois à mon père le goût du travail. »

Le président est un gros mangeur. Il boit de l’eau, dort la fenêtre ouverte et dort solidement, même en chemin de fer. L’irrégularité de ses repas, leur abondance ou leur absence, le laissent indifférent et ne nuisent pas à la faculté de travail ! « Chez lui, disent ses familiers, il y a séparation de l’estomac et du cerveau. »

Parmi ses concitoyens, M. Herriot aime les marques d’attachement. « J’ai demandé les satisfactions de la vie, a-t-il dit, à l’affection populaire ». Les marques d’attachement ne lui manquent pas. Le Comité qui lui a offert une plaquette à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de sa magistrature municipale comptait parmi ses promoteurs un député libéral de Lyon, M. Sallès, et le docteur Francillon, qui est avec constance le vigoureux concurrent modéré de M. Herriot à toutes les élections, dans le quartier des Terreaux.

Avec les petites gens le président use d’une familiarité particulière. Lorsqu’il parcourt un quartier pour quelque inauguration locale, il est rare qu’il n’entraine pas les enfants à l’assaut d’une pâtisserie. En réunion électorale, il aime à demander à un citoyen du tabac pour bourrer sa pipe. Il ne s’offusque pas, si par hasard il se rend au théâtre, de trouver sa loge occupée par des invités de conseillers municipaux, qui partagent un saucisson à l’entracte, en vidant un verre de vin.

Lorsque le président demeure une semaine entière à Lyon, il accomplit quelques visites, pour ainsi dire rituelles, à certaines œuvres qui lui sont chères. Il ne manque pas d’aller prendre un repas à la Maison des mères, la plus aimée de ses œuvres, où une maternité discrète est offerte, au milieu des meilleurs soins, à femmes et filles à qui l’on demande à peine leur nom.

L’été, la grande escapade de M. Herriot est, le dimanche, une visite à l’école municipale d’agriculture de Cibeins, vaste domaine situé à trente kilomètres de Lyon. Le président y déjeune, puis trouve le temps d’aller dormir sur l’herbe comme un écolier.

 Qui sait si l’écolier, sur l’herbe, en semblant dormir, n’a pas appris ses leçons et préparé ses devoirs.

 Herriot 13

Congrès international de la soie - Lyon 1950