Philibert Varenne responsable de la maison des canuts nous a fait partager sa passion et son univers professionnel : la soierie et le travail des canuts. Il nous a commenté l’histoire de la Grande Fabrique, ses débuts, ses évolutions et ses mutations au cours du temps.
La soierie prend vraiment son essor au XVIIIe siècle sous l’impulsion de Louis XIV et on distinguera trois époques.
La première de 1744 à 1789, l’âge d’or artistique, celui de l’excellence et des tissus « les plus beaux du monde »,
la seconde de 1799 à 1914, l’âge d’or industriel, avec l’apparition des métiers mécaniques et des colorants de synthèse,
la troisième de 1914 à 1950, une période de grandes mutations technologiques.
Dès 1744, le règlement de la Grande Fabrique, instauré par Colbert en 1667, est profondément remanié, séparant définitivement la commercialisation de la production, interdisant de fait tout ascenseur social entre les groupes, maîtres marchands qui s’occupent de la commercialisation, maîtres fabricants qui travaillent pour leur compte et maîtres ouvriers qui travaillent à façon pour les marchands ou les fabricants.
Les exportations, à destination des grandes cours européennes, Russie, Prusse, Espagne ou Angleterre, sont florissantes. Elles représentent 80% de la production. La fin du XVIIIe est marquée par l’apparition de spécialistes hors pair, dessinateurs et techniciens, qui ont largement contribué à la notoriété de la soierie lyonnaise.
Après la période catastrophique de la Révolution, Napoléon vole au secours de la soierie lyonnaise en passant de nombreuses commandes d’État.
Il encourage l’innovation en récompensant Joseph Marie Charles dit Jacquard en 1805, crée la même année la Condition des Soies et le Conseil des Prud’hommes en 1806. Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe et Napoléon III continueront en leur temps de la soutenir et la promouvoir.
Au XIXe siècle, la Haute Couture naissante offre de nouveaux débouchés et conduit à une spécialisation des maisons de soierie vers l’habillement, l’ameublement ou la paramentique (attributs religieux). La place lyonnaise est également réputée pour ses châles, sa fabrication de tulle et de gaze et ses brodeurs et brodeuses, dont Marie-Anne Leroudier qui remet d’anciennes techniques au goût du jour (1). Les tissus unis prennent le pas sur les façonnés.
De nombreux hôtes étrangers de prestige sont accueillis à Lyon et les foires, de Leipzig, Francfort ou Hambourg, par exemple, sont très prisées par les maisons lyonnaises qui y reçoivent de nombreuses distinctions.
Il en sera de même pour la première Exposition Universelle à Londres en 1851. Cette dynamique verra la création du Musée des Tissus en 1864, de l’École Supérieure de Commerce et de Tissage de Lyon en 1872
Dès 1870, les premiers métiers à tisser mécaniques font leur apparition jusqu’à supplanter les métiers à bras en permettant une vitesse de tissage 3 à 4 fois supérieure : en 1914 on recense 60 000 métiers mécaniques pour 17 000 métiers à bras. Parallèlement on assiste au développement de la teinture en pièce avec l’apparition de colorants artificiels, comme le bleu outremer de Guimet en 1828, puis celle des colorants synthétiques, par exemple la mauvéine de l’Anglais Perkins en 1856 ou la Fuchsine du Lyonnais François Emmanuel Verguin en 1859.
L’évolution de la demande pour des tissus de soie plus abordables oblige les soyeux à s’adapter en installant leurs nouveaux ateliers à la « Campagne » afin de bénéficier de plus d’espace, d’un foncier moins onéreux et d’une main d’œuvre plus « docile », aux salaires moins élevés. Les tissus façonnés, les plus complexes, resteront fabriqués à Lyon en raison de la compétence requise et du contrôle nécessaire.
Le XXe siècle voit l’apparition de nouvelles matières au premier rang desquelles la viscose, commercialisée en 1911 par le Comptoir des Textiles Artificiels (famille Gillet), qui supplantera la soie à la fin des années 1920 sous son appellation de rayonne ou « soie artificielle » et s’imposera sur le marché durant la seconde guerre mondiale, profitant des difficultés d’approvisionnement en matières premières.
La fin de la guerre marque le retour du libre-échange qui ouvre la porte aux fibres synthétiques, en premier lieu le nylon de Du Pont de Nemours utilisé dans les fameux bas nylons, ensuite le tergal d’Imperial Chemical Industries dès 1950, tous deux produits sous licence par Rhodiacéta. Ces fibres se développeront d’autant plus rapidement que la demande de textiles pour la reconstruction sera colossale.
En termes de structure professionnelle, la soierie lyonnaise s’est réorganisée avec la création en 1946 de la Fédération de la Soierie regroupant les différents métiers de l’industrie textile.
Face aux difficultés, la soierie lyonnaise a toujours su s’adapter, se réinventer en adoptant d’autres fils continus, aussi fins et délicats à tisser que la soie et en préservant son savoir-faire et les formations qui en découlent. Elle a certes abandonné la production de masse, mais intervient avec succès sur des marchés à haute technicité et à forte valeur ajoutée.
La région Rhône-Alpes est aujourd’hui la première région textile de France. Elle emploie 18 000 personnes dont 2 000 dans la filière soie qui reste un secteur d’avenir puisque ce chiffre devrait être porté à 5 000 dans les trois prochaines années. La réputation de Lyon « ville de la soie » n’est pas près de s’éteindre.
Roland Racine
(1) En marge de la conférence, précisons ici que c’est aussi Marie-Anne Leroudier qui en enseignant certains points de broderie à Alexis Carrel, alors jeune chirurgien, lui permit de réaliser en premier des sutures particulièrement résistantes sur de très fins vaisseaux. Ses travaux sur la suture vasculaire et la transplantation de cellules sanguines et d’organes lui valurent le prix Nobel de médecine en 1912. Âgé de 39 ans, il devint alors le plus jeune lauréat d’un Prix Nobel. Ses méthodes et techniques sont encore enseignées aujourd’hui.
Métier à tisser de type jacquard 532 crochets à carte perforée Maison des Canuts