JACQUARD JOSEPH MARIE

Jacquard

Portrait de Joseph Marie Jacquard

Jean-Claude Bonnefond (1796-1860)

Huile sur toile - 1834 - Lyon - musée des Beaux Arts

 

Joseph Marie Jacquard est né le 7 juillet 1752 à Lyon, Grande-rue de l’Hôpital, une rue située près de l’actuelle place de la République et partiellement démolie lors des travaux d’urbanisme du Préfet Claude-Marius Vaïsse.

Son père, Jean Charles Jacquard, maître-fabricant en étoffes d’or, d’argent et de soie, possédait trois métiers à la grande tire dans son atelier quai de Retz, aujourd’hui quai Jean Moulin.

Joseph Marie apprend le métier de tireur de lacs (1), puis de tisseur dans l’atelier de son père, mais découvre d’autres horizons avec le futur mari de Clémence, sa sœur ainée, Jean-Marie Barret, imprimeur de son état. Au décès de sa mère en 1762, à dix ans, ne voulant pas exercer le métier paternel, il quitte la Fabrique et se tourne vers les métiers de l’imprimerie, jusqu’en 1772, année où il hérite de l’atelier familial à la mort de son père. Trop jeune pour devenir maîtrefabricant, il s’engage semble-t-il dans une vie d’errance sociale et géographique dont l’histoire n’a gardé que très peu de traces.

Il se marie le 26 juillet 1778 avec Claudine Boichon qui l’année suivante lui donnera un fils, Jean-Marie, disparu dans des circonstances restées mystérieuses. Quoiqu’il en soit, après un épisode militaire lors du soulèvement de Lyon en 1793 et des combats en Alsace sous le commandement de Lazare Hoche, il rentre définitivement à Lyon en 1794-1795. Bien qu’il soit toujours aussi difficile de se prononcer sur la réalité de ses activités professionnelles le jour, on peut affirmer que la nuit, il étudie la mécanique et teste des améliorations techniques sur des métiers à tisser.

Toutefois, alors qu’il approche de la cinquantaine, son nom est encore complètement inconnu à Lyon. 

 C’est l’année 1800 qui marquera un tournant décisif dans sa vie, puisque d’un obscur touche-à-tout, Joseph Marie Jacquard va devenir un inventeur illustre : le 2 juillet, il dépose son premier brevet d’invention dans les bureaux de la Préfecture, situés à l’Hôtel de Ville, et reçoit l’agrément d’Antoine Chaptal, ministre de l’intérieur. Ce brevet décerné pour dix ans lui est remis en main propre le 18   janvier 1801. Il lui accorde le droit de fabriquer et vendre dans toute l’étendue de la République une machine destinée à suppléer le tireur de lacs dans les étoffes brochées et façonnées. Il ne s’agit pas encore de la mécanique à la Jacquard avec cartons perforés, mais d’une mécanique au nombre limité de pédales ou de marches simplifiant ainsi la production pour les petits motifs géométriques ou  floraux très en vogue à l’époque. Bien que pénalisée par un fonctionnement    difficile, cette première invention est primée d’une médaille de bronze à la deuxième exposition publique des produits de l’industrie française, tenue au Louvre en septembre 1801.

Deux ans plus tard il conçoit un nouveau métier pour fabriquer des filets de pêche qui sera primé en 1805. Jacquard se forge ainsi une belle notoriété sur le plan national.

En 1803 il profite d’un déplacement à Paris pour étudier le métier automatique de Vaucanson, mécanicien de génie et inspecteur des Manufactures de Soie sous Louis XV. Il va s’attacher à le perfectionner, l’innovation principale consistant à remplacer le cylindre de la mécanique Vaucanson par un parallélépipède carré sur lequel le carton perforé vient se plaquer à chaque battement du métier.

Le 12 avril 1805, Napoléon et Joséphine visitent le Palais Saint-Pierre et découvrent un métier à tisser équipé de la mécanique dite « mécanique Jacquard ». Quelques semaines plus tard, le 27 août 1805, Joseph Marie Jacquard reçoit le prix des inventeurs décerné par l’Académie de Lyon. Dès lors, il accumulera les prix et les Honneurs.

Un décret impérial de 1805 lui accorde une prime de 50 francs pour chaque métier mis en activité et la ville de Lyon lui octroie une pension annuelle de 3.000 francs. Enfin il obtient l’appui massif des marchands-fabricants lyonnais qui espéraient tirer un triple avantage de ce nouveau métier, gain de temps et d’argent et plus grande facilité d’exécution.

Dans les faits, la mécanique de Jacquard est peu fiable. Elle s’enraye fréquemment et chaque défaut dans le tissage représente un sérieux manque à gagner pour le tisseur. En 1808 seulement 57 métiers fonctionnent avec la mécanique Jacquard

et  il faudra attendre l’intervention d’un autre mécanicien lyonnais, Jean Antoine Breton pour rendre le nouveau métier complètement opérationnel.

En 1815-1817, ce dernier invente un dispositif pour permettre au métier de fonctionner sans à-coup, perfectionne le lisage (2) et la fabrication des cartons et améliore ainsi toute la chaîne technique du tissage. Cette nouvelle facilité d’utilisation permet à la mécanique Jacquard de se développer, dans un contexte économique plus favorable, auquel s’ajoute la mode des châles cachemire aux motifs complexes.

En 1815 on compte quelques 2.000 métiers Jacquard, sans doute 9.000 vers 1850, dont certains sont adaptés au tissage mixte de la soie et du coton ou pour les trames de laine ou de coton de tissus fantaisie.

 Joseph Marie Jacquard est maintenant un notable reconnu. En 1817 il devient membre de la société royale d’agriculture, histoire naturelle et arts utiles de Lyon. En 1819, lors de la 5ème exposition des produits de l’industrie française à Paris, il reçoit une médaille d’or pour son « métier à tisser les étoffes brochées et façonnées ». Il est fait chevalier de la légion d’honneur le 17 novembre 1819.

Vivant souvent à Oullins dans sa résidence de campagne du Clos Fleury, à la requête de la commune, il est nommé conseiller municipal par le préfet du Rhône en 1824. Le maire, honoré par la présence d’un aussi grand homme, l’accueille avec ces mots : « Votre nom devenu européen se rattache à l’une des plus belles découvertes que le génie lyonnais ait faite au profit de la richesse nationale ». Joseph Marie Jacquard décèdera à Oullins le 7 août 1834.

 La force de Jacquard pour atteindre une telle notoriété a été de ne pas transformer le métier, mais de lui rajouter une mécanique susceptible de pallier le manque de main d’œuvre, alors crucial pour la Fabrique, en réalisant la synthèse d’inventions antérieures.

Grâce à ses appuis et ses talents de mise en scène, aux ambiguïtés du système de validation des brevets à l’époque, il est parvenu à  susciter l’intérêt de toute la filière, tout en identifiant cette nouvelle mécanique et ses améliorations successives à son propre nom, rendant invisibles les nombreux autres acteurs qui sont intervenus dans le processus d’innovation.

 

                                                                              Philippe Muller

 

(1). Dans les métiers à tisser dits « à la tire », les lacs étaient des cordes permettant de lever ou d’abaisser les fils de chaîne, créant ainsi les motifs sur les tissus. Les cordes étaient souvent manipulées par des femmes ou des enfants, leur petite taille leur permettant de se déplacer sous les métiers. On les appelait souvent « tireurs de lacs ». Ce travail ingrat et éreintant sera supprimé par le métier Jacquard qui sélectionne les fils de chaine grâce à un programme inscrit sur des cartes perforées. (2). Le lisage est l’opération qui consiste à analyser le dessin d’un tissu pour perforer les cartons qui seront ensuite montés sur le métier à tisser. 

 

Histoire des statues de Jacquard

Discours lors de l’inauguration

 Par René Clocher

 Membre de l’association « La Croix-Rousse n’est pas à vendre »

 Jacquard 2

 Joseph Marie Jacquard est le personnage emblématique de la soierie lyonnaise.

Déjà durant son vivant, il a été honoré, fêté, décoré et était presque devenu une légende.

À la Croix-Rousse, nous avons bien sûr sa statue sur la place, mais aussi une rue située à deux pas d’ici et un buste dans la mairie d’arrondissement.

Dans la ville de Lyon, il est peint sur la fresque des Lyonnais en compagnie du dessinateur en soierie Philippe de Lassale.

À la préfecture du Rhône il est présent par un buste et une grande peinture murale.

À Saint-Étienne, il est honoré par un monument impressionnant, situé sur la place qui porte son nom.

À Roubaix où l’on tissait la laine et non la soie, son buste ainsi qu’une statue en pied      siègent dans le musée d’Art et d’Industrie.

Jacquard décède à Oullins en 1834, l’année de la deuxième grande  révolte des canuts. Il est enterré dans le cimetière de la ville et, après une souscription, un monument imposant est édifié sur sa sépulture. 

A Lyon, le 16 août 1840, après une autre souscription, c’est finalement place Sathonay que va être inaugurée une statue de Jacquard en bronze. L’endroit est bien choisi : on est dans un quartier de tisseurs, à deux pas de la mairie du 1er arrondissement et de l’entrée du jardin des plantes. Jacquard lui-même a vécu dans la rue Bouteille toute proche. La statue en bronze est l’œuvre du sculpteur Denis Foyatier. Elle surplombe une fontaine.

On est à cette époque en pleine conquête de l’Algérie.

En 1842 parvient une mauvaise nouvelle le sergent Blandan et toute sa section ont été tués dans un combat inégal à 20 contre 300. Le sergent était originaire du quartier, puisqu’il était né rue de la Cage, une rue aujourd’hui absorbée par la rue Constantine. L’émotion est grande en Algérie, puis en métropole. Pour l’honorer, c’est d’abord la rue Saint Marcel qui est rebaptisée rue Sergent Blandan, puis une statue en bronze est commandée au sculpteur Thomas Lamotte. Afin qu’elle reste proche de la rue qui porte déjà son nom, on décide de l’installer à la place de la statue de Jacquard. La statue du sergent est inaugurée le 24 avril 1900. Quant à celle de Jacquard, elle est transportée sur le plateau de la Croix- Rousse où elle va patienter presque deux ans dans un coffre de bois à l’arrière de la mairie. 

Le 29 septembre 1901, un grand banquet est organisé à la brasserie Dupuis, boulevard de la Croix-Rousse, pour célébrer le 500ème métier Jacquard mu à l’électricité. L’initiative de l’évènement revient à la « Société pour le Développement du Tissage ».

La statue, positionnée sur un socle réalisé par l’architecte de la ville, Abraham Hirsch, est inaugurée par le maire de Lyon, Victor Augagneur. Les festivités se terminent par l’envol d’un ballon hydrostatique place des Tapis, puis il y a feu d’artifice et bal populaire. Jacquard sur son socle paraît tranquille pour l’éternité. 

Survient la deuxième guerre mondiale. Nous sommes le 26 décembre 1941. Au petit matin, les Croix-Roussiens médusés découvrent le socle privé de sa statue. Le sergent Blandan, le député Burdeau ont aussi    disparu. L’annonce ne paraîtra dans le Lyon Républicain que le 2 janvier 1942. 

 

La France est coupée en deux depuis l’armistice de 1940 et à Lyon nous sommes dans la zone dite libre ; en réalité nous sommes administrés par le régime de Vichy, de plus en plus soumis aux  diktats des autorités allemandes. Qui a donné l’ordre de récupérer les statues de bronze ? Et si ce sont les autorités de Vichy qui ont effectué la rafle, l’ordre est peut-être venu de l’occupant ?

C’est la consternation car pendant environ cinq ans, le socle va rester orphelin. Finalement une nouvelle œuvre de pierre va mettre fin à cette douloureuse absence qui sera, on l’espère, la dernière. Le 13 avril 1947 est inaugurée la statue en pierre que nous connaissons aujourd’hui. Elle est l’œuvre du sculpteur parisien Élie Ottavy. La cérémonie d’inauguration, beaucoup plus sobre que celle de 1901, est présidée par le maire Édouard Herriot. 

 Le 23 janvier 2026 est une nouvelle date qui va rentrer dans l’histoire. Au pied de la statue restaurée, Rémi Zinck maire du 4e , Sylvain Godinot adjoint à la ville de Lyon, en charge du patrimoine et, assis, René Clocher.

 

Inauguration de la statue Jacquard 23 Février 2026

Après rénovation, 

Symbole fort de l’histoire de la soie à Lyon, la statue de Joseph Marie Jacquard a fait l’objet d’une rénovation complète début 2026, en raison     d’atteintes sévères dues à la pollution et à d’anciennes restaurations superficielles peu lisibles. 

Le groupement de restaurateurs dirigé par Fanny Grué a été appelé à intervenir sur l’ensemble du monument haut de 7 mètres. Le chantier a débuté le 12 janvier par l’installation des échafaudages pour être au plus près de l’ouvrage et éviter les désagréments des travaux aux Croix-Roussiens. Ils se sont terminés mi-février.

La statue n’avait jamais été restaurée en profondeur. Il a fallu se débarrasser des champignons, des algues et des mousses accumulées depuis 80 ans, pour détecter d’éventuelles fissures. En effet, les lichens pour se fixer, produisent un acide qui va attaquer la pierre et augmenter sa porosité au fil du temps. Cette pierre calcaire est constituée de ciment granulaire et de fossiles. Lorsque l’eau use la surface, le sable est emporté.

Il a donc été procédé à un nettoyage fin par micro-abrasion contrôlée, puis à la reprise des joints et des restaurations antérieures, à l’harmonisation de la pierre avant un badigeonnage de protection et recharge en mortier de chaux si nécessaire, tout en s’assurant que l’eau puisse s’évacuer, les plis du vêtement ayant été initialement organisés à cet effet par le sculpteur. La touche finale fut donnée par la restitution des inscriptions dorées à l’or fin.

Nous avons assisté à l’inauguration de la statue le 23 février 2026. Une centaine de personnes ont écouté Monsieur Rémi Zinck, un bon gone, maire du 4ème arrondissement, Sylvain Godinot, 2ème adjoint à la ville de Lyon, en charge du patrimoine, Fanny Grué pour la partie technique et René Clocher, membre de l’association « La Croix-Rousse n’est pas à vendre ».

Ce chantier s’inscrit pour la ville de Lyon dans une stratégie plus large de valorisation du patrimoine de la soierie lyonnaise, par un soutien aux ateliers historiques de la Croix-Rousse, à l’association « Soierie Vivante » pour la conservation de ses collections, à la « Maison des Canuts » pour la rénovation de sa muséographie, tout en encourageant les temps forts comme le « Novembre des Canuts » ou « Silk in Lyon », parallèlement au projet  d’acquisition des ateliers Matelon, derniers métiers encore en fonctionnement à la Croix-Rousse.

On peut espérer que ces heureuses dispositions quant à la préservation du patrimoine lyonnais s’étendront rapidement au monument Laurent Mourguet, place du Doyenné, lui-même aujourd’hui dans un état préoccupant. 

                                                                 Philippe Muller