Histoire d’une plombine

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Aux Musées Gadagne, lors de l’exposition « Guignol 14-18 Mobiliser, Survivre », nous avons pu découvrir l’engagement de notre marionnette au cours des quatre longues années de conflit. En dehors de sa présence au front pour soutenir le moral des Poilus, Guignol a été choisi comme mascotte d’un régiment, puis de deux. Ainsi son effigie a rapidement été apposée sur certaines carrosseries militaires, puis il a fait son apparition sur un carré de soie.

 La plombine

Les 54e et 254e Régiments d’Artillerie de Campagne se sont donc rapprochés d’un dessinateur en soierie, un « dessinandier » en parler lyonnais, pour composer le motif qui agrémentera l’avers de ce carré de soie. Le 54e régiment a été créé à Lyon en 1910 et le 254e régiment en 1917. Ils fusionneront en 1919.

Le Dessin représente en son centre Guignol, tavelle en main, plaquant au sol un soldat allemand. Autour, l’adage lyonnais : « Jamais battu - Toujours content » est tracé en belles lettres. De chaque côté, sont apposés les noms des régiments et à chaque angle les blasons suivants : en haut, ceux de Lyon et de la Savoie, en bas, de Saint-Etienne et du Dauphiné.

L’auteur est inconnu.

 

Alain Croiset, un bon gone, féru collectionneur, a déniché dans une brocante, il y a quelques années, une plombine à l’origine de ce fanion. Depuis, il a eu la gentillesse de l’offrir à notre association pour qu’elle soit préservée et nous lui en sommes très reconnaissants.  Mais

Qu’est-ce qu’une plombine ?

C’est une planche en bois de tilleul, de forme carrée, sur laquelle est reproduit, à l’aide d’un calque, le dessin souhaité. Puis, à l’aide d’outils de formes diverses et préalablement chauffés, chaque trait, d’une largeur d’un millimètre et d’une profondeur de trois millimètres, y est minutieusement gravé. Une autre technique consiste à réaliser une matrice dont les traits de contour seront entaillés et comblés par l’insertion de fines lames de laiton rectilignes ou courbes.

 Une fois ce travail effectué, le fondeur place la plaque de tilleul à plat sur un étau qu’il recouvre d’une planche de bois légèrement surélevée en son pourtour par une mince bande de cuir. Grâce à des interstices aménagés, l’ouvrier coule un mélange de plomb, d’antimoine et d’étain. Refroidis, les différents motifs de plomb, nommés sertisses, sont cloués sur une autre planche, toujours en suivant le dessin. La fabrication de ces planches est assez complexe. Elles comprennent généralement cinq couches : une couche de poirier dans laquelle sera faite la gravure, puis trois couches de sapin et une de hêtre. L’essence de poirier retenue a la caractéristique de résister à l’humidité apportée par la teinture et d’éviter le gondolage. Terminée, cette planche atteint une épaisseur comprise entre 3,5 et 4 centimètres. 

 Plombine 2Ainsi naît la première des plaques en usage pour la réalisation du dessin. Nommée plombine en raison de sa composition, elle permettra d’imprimer les contours des   différents motifs. Chaque angle de la plombine est pourvu d’un picot qui servira de repère afin de positionner régulièrement les plaques suivantes et d’apposer les   couleurs choisies.  

 Au dos, deux encoches sont creusées pour accueillir, dans la première, le pouce de l’imprimeur et dans la seconde, ses quatre autres doigts. Puis au-dessus du   tampon imbibé d’encre d’impression, il lâche la plombine à deux ou trois reprises. Lorsqu’elle est imbibée de colorant noir, l’imprimeur place les deux premiers picot s   et la pose délicatement sur l’étoffe tendue sur la table. L’opération sera reproduite à espace régulier, autant de fois que le métrage de tissu le permettra.

 Quant aux planches de couleurs, appelées rentures, elles ont la même composition de bois entrecroisé. Sur chacune d’elles, le dessin retenu est reproduit grâce à   un  calque spécial. Pour différencier les couleurs, les motifs correspondant à une teinte seront sélectionnés en rouge. Il y aura donc autant de rentures que de   couleurs. Ainsi, pour le fanion qui nous intéresse, il faudra une plombine et sept rentures pour l’apposition des sept couleurs : orange, noir, rose, rouge, bleu, vert et  jaune.  Plombine 3

          

A l’aide de ciseaux à bois et de gouges, le sculpteur évide le bois tout autour des motifs à conserver. Enfin, l’imprimeur saisira chacune des rentures entre ses doigts, comme pour la plombine, l’imprègnera de la couleur voulue, la positionnera soigneusement en utilisant les repères formés par les picots et terminera en la tapotant à l’aide d’un mailleur, sorte de massue très courte et très lourde.

Ensuite, la renture 

Le mailleur est retirée du tissu, réimbibée de teinture et l’on recommence l’opération autant de fois qu’il y a de motifs représentés sur le métrage. Puis l’imprimeur change de teinte et renouvelle l’opération jusqu’à l’apposition des sept couleurs.   

Les tissus ainsi imprimés tirent leur origine des Indes. Au XVIIe siècle, la Compagnie des Indes Orientales, créée par Colbert, permet d’importer les premiers tissus imprimés à la planche. Ces cotonnades, nommées « Indiennes » de par leur légèreté, sont à l’origine d’un phénomène de mode inattendu, au détriment des ouvriers en soie qui perdent du travail et s’en insurgent.

En 1686, le Conseil d’État du Roi en interdit non seulement l’importation, mais aussi la fabrication et le port de vêtements confectionnés avec. Cet arrêté donne satisfaction aux ouvriers tisseurs lyonnais, mais encourage un fort trafic de contrebande !

Jusqu’alors, personne ne connaissait trop les procédures techniques de cette impression. Il faudra attendre 1734, pour que le secret des toiles indiennes soit découvert. Mais ce ne sera qu’après de nombreuses tractations que les Lyonnais obtiendront en 1759 la possibilité d’en imprimer à leur tour, aux motifs divers et variés. La crise économique sévissant à la fin du XVIIIe siècle poussera à la fermeture de ces ateliers d’impression.  

La technique de la plombine est reprise au XIXe siècle par la procédure à plat ou celle utilisant des rouleaux. Ces procédés disparaitront vers 1920. Mais les Lyonnais n’abandonnent pas l’impression. Ils vont s’inspirer d’un très ancien procédé japonais : le pochoir. Ainsi, ils créeront, en 1925, une nouvelle technique d’impression, dite à la lyonnaise et utilisable sur toutes les étoffes. On réalise un cadre en bois de 1,20 m sur 0,60 m, sur lequel est tendue une gaze à bluter en soie. Plus tard celle-ci sera remplacée par une gaze en nylon, puis en tergal. Le dessin est reporté sur cette gaze en respectant toujours le nombre de couleurs. Chaque fois, les emplacements des autres couleurs sont obstrués par un vernis spécial.  

Enfin, l’étoffe est fixée minutieusement sur une table qui peut atteindre 100 mètres de longueur. Les teinturiers travaillent souvent à deux. Ils saisissent les cadres, les positionnent et versent une quantité suffisante de couleur sur la toile. A l’aide d’une râcle ils répartissent la couleur qui s’infiltre par les mailles de la gaze non protégées. Le « râclage » exige des professionnels expérimentés et hautement qualifiés. Ensuite, le cadre est soulevé délicatement, puis reporté, souvent avec l’aide d’une barre métallique installée de chaque côté de la table. Enfin, le cadre prend place à côté de la précédente impression et l’opération est renouvelée jusqu’à épuisement du nombre de couleurs. 

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Si vous souhaitez pousser plus loin la découverte de l’impression en général, nous vous invitons tout particulièrement à vous rendre au ;

Musée de Bourgoin-Jallieu, situé 17 rue Victor Hugo.

L’histoire du textile et de l’impression sur étoffe y est magnifiquement bien présentée. D’ailleurs, nous remercions Agnès Felard, chargée des collections et de la régie des expositions, pour son accueil et ses précieuses informations qui ont permis la rédaction de ce texte.  

Voilà, brièvement contée la fabrication de cet historique carré de soie militaire où Guignol se trouvait en bonne place. Dès lors, la plombine et les rentures n’auront plus de secret pour vous.