Conférence du 12 avril 2025
Christine de Coninck née à la Croix-Rousse, diplômée de lettres classiques à Lyon, est l’auteure d’une biographie d’Étienne Dolet, l’humaniste insoumis, véritable précurseur de la libre pensée. Sa conférence, enrichie de nombreuses illustrations, retrace le destin exceptionnel de ce latiniste hors pair, poète, traducteur et éditeur, admiré des esprits éclairés de son temps, tels Guillaume Budé, François Rabelais, Clément Marot ou Maurice Scève, au moment où les livres se répandent avec le développement de l’imprimerie.
Etienne Dolet, issu d’une famille modeste, est né à Orléans le 3 Août 1509. En 1521, à 12 ans il part à Paris pour étudier l’éloquence et les lettres latines auprès de Nicolas Bérault, puis, en 1526, dans la tradition. humaniste, rejoint l’université de Padoue pour parfaire sa connaissance dans la langue de Cicéron, sous la direction de Simon de Villanova. En 1528, au décès de ce dernier, Jean de Langeac, évêque de Limoges et ambassadeur de France à Venise, l’engage en tant que secrétaire. À Venise, il suivra les cours de Battista Égnazio qui deviendra « son maître à écrire et souvent à penser »
Il découvre le système du « protectorat » où des puissants s’attachent les services d’intellectuels. Jeune, Étienne Dolet est élégant, sportif, de bon maintien, jovial et bon vivant d’après ses proches. En 1530 Jean de Langeac rentre en France et inscrit son protégé à la faculté de droit de Toulouse. La période est très troublée. Toulouse devient un bastion de l’inquisition qui accentue sa répression. On supplicie et on brûle pour un simple mot de travers et Étienne Dolet n’en est pas encore conscient.
Il fait un premier discours remarqué pour défendre la liberté d’expression en octobre 1533, puis un second en janvier 1534 contre les superstitions religieuses et la brutalité des Gascons. Il est arrêté comme fauteur de trouble, emprisonné et finalement banni par un décret du parlement de Toulouse, malgré la protection de Jean de Pins qui lui évite le pire.
Il rejoint Lyon, ville des grandes foires internationales et de l’artisanat d’art qui compte déjà une centaine d’ateliers d’imprimerie, s’intègre au cercle des humanistes lyonnais, fréquente Clément Marot, François Rabelais et devient correcteur de Sébastien Gryphe, très réputé pour ses éditions latines. Il versifie ses deux discours de Toulouse et après leur publication rentre dans le cercle des poètes lyonnais.
Après la mort du Dauphin en 1536, il édite un recueil de poésies pour le Roi, rencontre le Cardinal de Tournon, nommé gouverneur général en Forez, Lyonnais et Beaujolais, qui l’encourage à publier son dictionnaire analogique du latin auquel il pense depuis l’adolescence.
En décembre 1536, il tue en duel un peintre nommé Compaing qui le menaçait à ses dires, quitte discrètement Lyon pour Paris afin d’implorer le pardon du Roi qui lui accorde sa protection : de retour à Lyon il est arrêté, emprisonné, mais rapidement libéré.
Le 6 mars 1538 il obtient de François 1er un précieux privilège qui lui confère l’autorisation d’imprimer tout ouvrage en latin, grec, italien ou français, de sa plume ou sous son contrôle et interdit toute contrefaçon. Il publie cette même année un manuel de morale pour enfants.
En 1540, il ouvre une librairie rue
Mercière et un atelier d’imprimerie
« A la doloire d’or ». Outre de nombreux ouvrages religieux, manuels pour étudiants, fort du soutien du roi, il republie des textes littéraires censurés avec les mots interdits, notamment les œuvres complètes de Clément Marot et le Gargantua de François Rabelais. Il s’attire ainsi bon nombre d’inimitiés dont celle de ces deux auteurs illustres, contraints de le renier pour s’affranchir d’une telle publication.
On lui doit également « l’Orateur français » qui ambitionne en 9 volumes de codifier les règles d’écriture en français, puis « La manière de bien traduire d’une langue en l’autre ». Ses œuvres sont remarquables par leurs qualités typographiques, le choix des caractères, le soin de la mise en page.
Tout cela dans le contexte du « grand tric des Griffarins ». À Lyon, alors l’une des premières places mondiales de l’imprimerie, la corporation des Griffarins regroupait quelques 800 compagnons, ouvriers typographes, correcteurs, tous très qualifiés, souvent cultivés et fiers de l’être, réunis par un même règlement informel issu de la tradition.
En 1539, avec la crise de l’imprimerie, les avantages acquis sont réduits, ce qui soulève la révolte des intéressés par une grève totale de 3 mois puis perlée durant 4 ans. Étienne Dolet soutien le mouvement. Il peut donc publier et s’attire la jalousie de ses confrères qui le dénonceront plus tard comme hérétique.
Parallèlement, ses ouvrages religieux attirent l’attention de Matthieu Ory, l’inquisiteur général du Royaume. Étienne Dolet est emprisonné en 1542 au motif d’être l’auteur d’ouvrages pernicieux et de ne pas croire en l’immortalité de l’âme.
Il est emprisonné une seconde fois en 1544 pour être faussement à l’origine d’un colis renfermant des livres interdits, complot organisé par des maîtres imprimeurs lyonnais.
Il parvient à s’évader et se réfugie dans le Piémont pendant sept mois. Il rentre imprudemment en France pour obtenir justice du Roi, mais il est arrêté à Troyes, transféré à Paris, puis emprisonné pendant deux ans à la Conciergerie. Le Roi ne l’a pas soutenu, ou pu le soutenir face à la puissance de l’inquisition. Il est exécuté le 3 août 1546, le jour de son anniversaire, par pendaison avant que son corps ne soit brulé avec ses livres place Maubert.
Philippe Muller