Les cartes postales de Guignol et le parler lyonnais
Les premières cartes postales françaises voient le jour durant la guerre franco-allemande de 1870-1871. Très vite la carte postale illustrée s’impose. Dans les années 1890, les procédés photomécaniques, typo gravure ou similigravure par exemple, permettent de commercialiser des cartes postales comportant la reproduction d’un cliché photographique.
La carte dessinée, bien moins coûteuse et reproduite en de multiples exemplaires grâce à un procédé de gravure mécanique, reste la plus courante. Le succès de la carte postale commence.
L’histoire de Guignol et de la carte postale débute dans les années 1900. Les plus anciennes cartes représentent les marionnettes du passage de l’Argue : Guignol, Gnafron et Madelon. Cet article s’attache à présenter les différents types de cartes postales sur lesquelles figure la célèbre marionnette lyonnaise.
Jean-Paul Tabey, dans son étude Guignol dans les Cartes Postales Lyonnaises de 1900 à 1945, en dénombre quatre :
- les cartes postales éditées dans le cadre d’évènements locaux et de fêtes,
- les séries retraçant les pièces du répertoire traditionnel de Guignol,
- les séries revisitant les grandes pièces du théâtre classique parodiées
- la série de la Grande Guerre.
La thématique qui nous interroge est celle du parler lyonnais. En effet, comment et à quelle fin le parler lyonnais est-il utilisé dans les textes accompagnant l’effigie de Guignol sur les cartes postales ?
L’évolution du parler lyonnais dans le théâtre de Guignol nous donne une première piste de lecture. L’utilisation de ce dialecte issu du francoprovençal fait l’objet de nombreux débats au cours du XXe siècle. La raison en est simple : Guignol et sa langue sont au cœur d’enjeux identitaires.
Dans les années 1910 par exemple, deux camps s’affrontent. Alors que Guignol est érigé en symbole de Lyon et des Lyonnais, l’Académie du Gourguillon et la Société des Amis de Guignol affirment qu’il doit conserver son parler.
Les « novateurs », l’auteur et marionnettiste Pierre Rousset en tête, s’y opposent, au motif que les contemporains ne comprennent plus ce dialecte. Guignol doit en effet parler à tout le monde, surtout lorsque son public se diversifie.
Les cartes postales éditées à partir de 1900 en sont un parfait exemple. La tension entre préservation de la tradition et souci de compréhension, fortement ressentie par les auteurs et les marionnettistes, l’est moins dans le cas de l’édition de cartes postales. Les éditeurs et dessinateurs de celles-ci sont moins nombreux, l’information visuelle prime et la taille des textes est par définition réduite, enfin le public visé est bien plus large que le public des théâtres lyonnais puisque les cartes postales ont vocation à traverser la France entière par voie postale. Les cartes postales sont donc écrites en français agrémenté seulement des quelques mots et expressions régionaux compréhensibles par toutes et tous. L’utilisation du parler lyonnais diffère cependant en fonction du type de carte.

Evènements locaux et fêtes
Les cartes postales éditées pour l’inauguration du monument à Laurent Mourguet le 21 avril 1912 à Lyon sont représentatives du premier ensemble établi par Jean-Paul Tabey. Dans une carte postale dessinée par Jean Coulon et éditée par Farges, on retrouve Guignol et Gnafron présentant le portrait du « père Laurent Mourguet ». Le petit texte accolé à l’image liste des métiers caractéristiques de Lyon. Ils sont écrits de façon à retranscrire l’accent lyonnais « artisse » ou en parler lyonnais « regroleurs ». Dans cet ensemble, le parler lyonnais est utilisé mais fortement édulcoré pour rester compréhensible de tous. Les cartes de vœux suivent la même tendance. On retrouve quelques expressions, telles que l’emblématique « à tous nous vous faisons bien fort péter la miaille ! », mais ce sont les illustrations, en noir et blanc et en couleur, qui prévalent pour ces cartes destinées à un large public.
Les séries des parodies et du répertoire traditionnel
Au début du XXe siècle, de nombreuses cartes postales sont éditées, individuellement ou par séries de dix, pour diffuser les pièces du théâtre de Guignol. Les théâtres qui devinent l’aubaine publicitaire, sont à l’origine de ces publications. Les cartes présentent des parodies ainsi que des pièces du répertoire traditionnel à travers des images en noir et blanc (dessinées ou photogravées) accompagnées des répliques des personnages.
Le Nouveau Guignol Lyonnais, dirigé par Denis Valentin dans les années 1890, le Théâtre Guignol du passage de l’Argue ou le Guignol du Gymnase font éditer des cartes postales pour mettre en avant un répertoire nouveau : celui de la parodie.
Pierre Rousset, à la tête du Guignol du Gymnase depuis 1888, est l’auteur de nombreuses parodies que l’on découvre illustrées par Jean Coulon (1867-1950), dessinateur lyonnais, et éditées par Bruiset et Savey. Faust, La Dame Blanche, L’Africaine, Roméo et Juliette, Cyrano, Les Cloches de Corneville, La Favorite… les séries sont aussi nombreuses que les pièces qui s’adressent alors à un public plus aisé, instruit et ouvert à la littérature.
Ici, c’est l’écart entre le théâtre classique et la langue populaire de Guignol qui fait rire, comme dans la carte postale de l’Acte I, 3e tableau, de La Favorite : « Mais, pourrais-tu me dire pourquoi qu’on me met toujours une serpillière sur les quinquets, quand je viens voir ta maîtresse ? » C’est tout de même en français que s’exprime tous les personnages, même Gnafron, buveur invétéré : « Et dire que c’est à moi ce bon jus de vigne… c’est rouge, c’est velouté… j’aurais jamais cru qu’il y eusse tant de crus ! » (Acte II, IIIe tableau, scène VIII, Cloches de Corneville). Le Théâtre Guignol du passage de l’Argue fait aussi éditer ses cartes postales : les textes de Francisque Savy (Le Barbier de Séville, Louise, Mignon, Si j’étais roi, entre autres) ou de Tony Tardy (Cyrano de Tramassac) figurent au recto de cartes accompagnés des personnages des pièces.
Les quartiers et monuments de la ville font office de décor. Guignol, dans une carte du Barbier de Séville, se désole devant l’église Saint-Georges, ses « quinquets se remplissent de larmes » (…) « adieu Lyon ! adieu ! » Lorsque Lyon est ainsi mise à l’honneur, c’est le parler lyonnais et la culture lyonnaise qui se manifestent. Le Théâtre du Gymnase et le Théâtre Lyonnais de Guignol publient aussi des cartes d’un répertoire différent : celui des pièces traditionnelles de Guignol retranscrites par Jean-Baptiste Onofrio. Le Pot de confiture, Les frères Coq, Le dentiste, Le Déménagement, pour ne citer qu’elles, sont illustrées et accompagnées de textes portant fièrement les traits linguistiques propres au parler lyonnais.
Dans la carte n°2 de la série dédiée au Déménagement, expressions, lexique, déformations du français et accent se mêlent : « Te voilà encore à flâner grande sampille ! » « Ah ! Madelon, j’ai assez de cassement de tête comme ça (…) Le propriétaire va venir… j’ai pas d’argent à lui donner. » « T’en as ben de l’argent pour aller au cabaret boire avec de pillandres comme toi. » Le parler lyonnais est davantage mis en avant car ne faisant qu’un avec ce répertoire traditionnel.
La série de la Grande Guerre
Au lendemain de la déclaration de guerre d’août 1914, l’éditeur lyonnais Farges signe avec Jean Coulon un contrat portant sur la création d’une série de cartes postales. Editées jusqu’en 1919, ces soixante-et-une cartes mettent en scène les personnages du théâtre de Guignol sur fond de guerre. Guignol prend le rôle d’un poilu optimiste, Gnafron celui d’un ancien qui attend le retour du héros et Madelon d’une femme de «l’arrière".
Les textes, souvent humoristiques, retracent les échanges épistolaires entre Guignol et Gnafron et informent des évènements nationaux, la mobilisation par exemple. Ils expriment avec un esprit patriotique mais aussi revendicatif les craintes et les espoirs de chacun. Les dessins et textes sont rapidement visés par la censure. Leur auteur, dont le pseudonyme est Jérôme Coquandier, la détourne avec humour et ironie.
Pour toucher une large audience, le parler lyonnais utilisé dans les cartes est accessible. La retranscription de l’accent l’emporte sur le lexique. Gnafron dans la carte postale N°32 du 8 avril 1917 annonce « Ma foi, je ne dis rien, rapport à la censure, mais j’en pense encor’ pir’ que vous, soyez en sûr. » Même si les traits linguistiques régionaux sont peu marqués, les textes affirment un esprit bien lyonnais.
Dans la carte n°39 du 15 février 1918, alors que la guerre n’en finit pas, Guignol écrit « Si parfois un bourreur de crâne vient te dire que les poilus, au front, ont toujours le sourire, qu’au fond de leurs tranchées ils ne manquent de rien (…) tu peux, sans hésiter, lui répondre qu’il ment (…) » et d’ajouter « Maboul, on tâche alors par mille et un moyens d’oublier un moment cette vie peu folâtre ; or de tous, le meilleur est le petit théâtre (…) où nous jouons souvent les œuvres de Mourguet, de Pierre Rousset ou de Tardy, les parodies (…). » Guignol est visiblement porteur d’une identité lyonnaise « se confrontant à un conflit éminemment national », selon les mots de Bruno Fouillet.

Les cartes postales de Guignol, éditées à Lyon à partir de 1900, illustrent bien une tension entre le souci de compréhension et de lisibilité par le plus grand nombre et celui d’affirmer les traits linguistiques régionaux propres à Guignol. Dans la série de la Grande Guerre en particulier, un enjeu identitaire est perceptible : le parler lyonnais et Guignol permettent d’affirmer l’identité lyonnaise ainsi que la place de la ville et de ses soldats dans le conflit qui déchire alors le pays. A partir des années 1940, la tendance à estomper le parler lyonnais dans les cartes postales, dans la presse et surtout au théâtre, s’accroît. L’arrivée de nouvelles populations à Lyon et la disparition des anciennes générations participent de la fragilité du dialecte. Comme l’écrit la Mère Cottivet en novembre 1942 dans le journal Guignol : « Nous autres, dans le Guignol, nous pouvons pas écrire le yonnais comme à l’époque (…) On ne chiquerait rien ! »
Madeleine Jacomet
Directrice des Musées de Vallons du Lyonnais
Cet article s’inscrit dans le cadre de l’exposition Parlez-vous lyonnais ? tenue au Musée Théâtre Guignol à Brindas du 17 février au 7 juillet 2024.
Sources : Jean-Paul Tabey, Guignol dans les Cartes Postales Lyonnaises de 1900 à 1945, 1987. Bruno Fouillet, « Guignol, voix de Lyon et des Lyonnais dans la Grande Guerre », Siècles, 39-40, 2014